sandra mehl
Exposition

Fading into the blue

Louisiane, les premiers réfugiés climatiques des Etats-Unis
Sandra Mehl
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Horaire

Pendant les heures d'ouverture de l'Université

Lieu

Galerie H

Prix

Entrée libre et gratuite

Crédits

  • Projet réalisé avec le soutien de la Région Occitanie, de la Scam, de la Ville d'Orléans, et du Festival international de photojournalisme Visa pour l'image de Perpignan
  • Scénographie : Sandra Mehl 
    En collaboration avec l’équipe de la bibliothèque universitaire
  • Cartographie : Ronan Kerbiriou, laboratoire IDEES, Université Le Havre Normandie
  • Tirages : Aloic Vautier, Créapolis
  • Yonnel Leblanc, Initial labo
  • Impression : IDESS

À l’extrémité de la Louisiane, à 130 km au sud de La Nouvelle-Orléans, l’Isle de Jean-Charles sombre peu à peu. Réduite à 3 km de long sur 300 m de large, elle a perdu 98 % de sa surface depuis 1955. En cause : la montée des eaux, l’érosion côtière, et les ouragans, devenus plus virulents et plus fréquents à cause du dérèglement climatique. La responsabilité incombe  aussi à l’industrie pétrolière et à ses 4 000 plateformes implantées dans le Golfe du Mexique. Perforé par des dizaines de milliers de kilomètres de canaux destinés à acheminer le pétrole, le sol se fragilise et s’affaisse, précipitant l’engloutissement des terres. La plus grave marée noire de l’histoire du pays, à la suite de l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon le 20 avril 2010, au large des côtes de Louisiane, n’aura pas freiné cette exploitation dévastatrice. C’est que la Louisiane, quatrième état producteur de brut des États-Unis, fournit une grande partie du pétrole consommé dans le pays.

L'île abritait autrefois une école, une église, quelques échoppes, et a compté jusqu’à 500 habitants. Une communauté d'Indiens francophones dont les ancêtres ont été évangélisés et francisés à l'époque de la colonisation de la Louisiane par la France aux 17ème et 18ème siècles. La légende raconte qu'un Français, Jean-Marie Naquin, aurait été répudié par sa famille pour avoir bravé l'interdit de se marier avec une femme Indienne. Le jeune insoumis s'installa, au début des années 1800, avec son épouse sur une île jusque-là inhabitée, et la baptisa du prénom de son père, Jean-Charles. Dix générations s'y sont succédé, vivant de la pêche, de la chasse, et du maraîchage, perpétuant un mode de vie relativement préservé de la modernité urbaine.

Aujourd'hui, l'Isle de Jean-Charles n'est plus qu'une étroite bande de terre cernée par les eaux du bayou. Dans ces marges côtières du delta du Mississippi, chaque heure, c’est l’équivalent de la surface d’un terrain de football qui est englouti. Et dans deux générations, les scientifiques prédisent que l'île aura totalement disparu.

Alors, en 2016, un programme fédéral de relocalisation a vu le jour. Six ans après, une trentaine de foyers s'est installée dans un nouveau quartier, à 70 km au nord, à Gray. Les habitants de l'Isle de Jean-Charles constituent ainsi la première communauté du pays à bénéficier d’un programme fédéral de relocalisation du fait du changement climatique. En ce sens, ils sont considérés comme les premiers réfugiés climatiques officiels des États-Unis.

Avec ses presque 20 000 km de côtes, d’autres littoraux des Etats-Unis seront inéluctablement sujets à submersion. Un rapport de l’Agence Nationale Océanique et Atmosphérique Américaine (NOAA) a révélé en 2022 que d’ici à 2050, l’élévation du niveau de la mer le long des côtes du pays sera comprise en moyenne entre 25 et 30 cm. Une hausse historique, équivalente à celle observée au cours des 100 dernières années. 40% de la population se trouverait en première ligne, soit plus de 140 millions d’habitants.

De 2016 à 2024, Sandra Mehl a effectué huit séjours à l’Isle de Jean-Charles. Pendant huit ans, elle a documenté l’exode climatique de ses habitants, des derniers instants passés sur leur terre d’origine au commencement d’une nouvelle vie sur leur territoire d’accueil.

À la croisée du documentaire et de la poésie visuelle, ses images capturent l’intimité d’une communauté qui voit son monde s’effacer. Elles invitent à une réflexion sur les réfugiés climatiques en Occident, et sur la mémoire des lieux que l’on est forcé d’abandonner.

 

▬▬ L'OURAGAN IDA

Le 29 août 2021, l'ouragan Ida s'est abattu sur le sud-est de la Louisiane. Seize ans jour pour jour après l'ouragan Katrina, de catégorie 3, dont le passage avait entraîné la rupture des digues protégeant la Nouvelle-Orléans, provoqué l'inondation d'une partie de la ville, et causé la mort de plus de 1800 personnes.

Classé en catégorie 4, avec des vents atteignant 240 km/h, l'ouragan Ida est l'un des plus violents à avoir jamais été enregistrés sur les côtes américaines. Le bilan humain est resté faible, mais les dégâts matériels ont été considérables. Plus d'un million de foyers de la région ont été privés d'électricité, des routes sont restées impraticables et le réseau téléphonique a été interrompu pendant des semaines. La Garde nationale de la Louisiane a mobilisé 4900 réservistes, et des dizaines de bateaux et d'hélicoptères. Les autorités fédérales américaines ont aussi dépêché de l'aide, notamment des stocks de nourriture, d'eau, et des générateurs.

À l'Isle de Jean-Charles, la majorité des maisons et des infrastructures a été détruite. Certains habitants ont été hébergés dans des logements temporaires dans les communes aux alentours en attendant leur relocalisation définitive à Gray. D'autres, notamment ceux qui ont décidé de rester vivre sur l'île, ont vécu pendant des mois à côté de leurs maisons détruites, dans des préfabriqués fournis temporairement par la FEMA, l'Agence fédérale chargée des situations d'urgence. Les habitants des communes environnantes, non éligibles au programme de relocalisation, ont dû reconstruire leurs maisons à bout de bras, avec l'appui de leurs proches, de l'action caritative des églises et des maigres indemnisations apportées par l'Etat et les assurances privées.

À ce jour, l'île ne s'est toujours pas relevée de cette catastrophe. La plupart des maisons détruites n'ont pas été reconstruites, et certaines ne sont plus que des tas de débris que les ronces recouvrent peu à peu. Un coup de grâce pour ce bout de littoral frappé depuis des siècles par les tempêtes.

 

▬▬ CEUX QUI PARTENT ET CEUX QUI RESTENT

En 2016, sous la présidence de Barack Obama, le gouvernement fédéral américain a accordé 48,3 millions de dollars à l’État de Louisiane pour reloger les habitants de l'Isle de Jean-Charles, dans le cadre d'un appel à projets national de résilience écologique.

Précédemment, l'île avait été exclue du périmètre d'un ambitieux programme anti-inondation, le «Morganza to the Gulf Project ». Composé de 130 km de digues, et d’une vingtaine de vannes et d’écluses, il vise à protéger près de 200 000 habitants sur les côtes du sud-est de la Louisiane. Mais le tracé de la gigantesque infrastructure est passé au nord de l'Isle de Jean-Charles, la condamnant à disparaître inéluctablement. Selon les autorités, l'inclure au sein du projet aurait représenté un investissement trop important compte tenu du faible nombre d'habitants concernés, et de la maigre valeur foncière de l'île. Or, dans le calcul du ratio coût/bénéfice, la préservation de la richesse culturelle de la communauté a été délibérément occultée.

Alors, pour reloger les habitants de l'île, une parcelle a été trouvée à Gray, à 70 km au nord, sur un ancien champ de canne à sucre de 200 hectares.

À la fin de l'été 2022, après six années de réflexions et de travaux ralentis par les ouragans, la pandémie de Covid-19, et des complications administratives, le terrain est devenu un lotissement de trente-sept maisons, scindé en deux par une allée centrale goudronnée. Pour faciliter l'appropriation de ce nouveau lieu de vie, les architectes ont multiplié les évocations de l’île dans leurs plans - de la forme du quartier, longiligne, à son nom, « The New Isle ».

Par vagues successives, les habitants de l’île ont investi leurs nouvelles maisons cédées à titre gracieux, non sans résignation. Même si le règlement prévoit qu'au bout de cinq ans d’occupation, ils en deviennent les pleins propriétaires.

Les foyers ainsi réinstallés constituent la première communauté du pays à bénéficier d’un programme fédéral de relocalisation du fait du changement climatique. En ce sens, ils sont considérés comme les premiers réfugiés climatiques officiels des États-Unis.

Néanmoins, toute la communauté n'a pas pu être relogée dans ces conditions. N’ont été éligibles à cette tranche du programme que les habitants restés sur l’île après le passage de l’ouragan Isaac en 2012. Pour ceux ayant dû fuir l'île avant, un terrain pourra leur être fourni à terme, mais les coûts de construction des maisons resteront à leur charge. Peu d'habitants ont opté pour cette solution, ayant déjà reconstruit leur vie ailleurs. Aussi, la communauté de l'Isle de Jean-Charles n'a pas pu être intégralement reconstituée.

Enfin, ce programme de relocalisation exclut tous les habitants des communes environnantes qui font également face aux ouragans, à la montée des eaux et à l'érosion côtière. Ironie du sort, depuis chaque maison de l’entrée nord du lotissement à Gray, un nouvel aménagement, non prévu dans les plans initiaux des architectes, est désormais visible : un immense parc à mobil homes destiné à accueillir près de 500 sans-abris, laissés pour compte depuis le passage de l’ouragan Ida.

 

▬▬ SANDRA MEHL

Née à Sète en 1980, diplômée de Sciences-Po Paris, et de l’Ehess en sociologie, Sandra Mehl travaille dans l’humanitaire en Afrique de l’ouest, puis dans le développement urbain avant de se consacrer à la photographe documentaire.

Ses séries se déploient au long cours, et portent sur le rapport des hommes à leur environnement, notamment dans des contextes de marginalité.

Ses principaux travaux portent sur l'adolescence en milieu populaire (  Ilona et Maddelena »), le conflit israélo-palestinien (« Jéricho »), les relations amoureuses de la jeunesse des banlieues  (« Leur éternel ») - et l'exil climatique d'une communauté du sud de la Louisiane aux Etats-Unis (« Fading into the blue »).

Son travail a remporté de nombreux prix photographiques dont le World Press Photo Award, et a été exposé en France et à l’étranger (Festival international de photojournalisme Visa pour l'image, Bibliothèque Nationale de France François Mitterrand, Institut français de Jérusalem …).

Elle collabore régulièrement avec la presse française et étrangère, et enseigne la photographie documentaire.